V_Palerme

Samedi 7 mai 2015

Un des charmes des villes du Sud — et évidemment Palerme n’y échappe pas — ce sont les terrasses de leurs cafés généralement ombragées où l’on vient entre amis — ou seul dans mon cas — s’attarder en prenant un verre. Mes amis savent que je m’abandonne souvent, avec ou sans livre, avec ou sans le journal du jour, à cette flânerie immobile où, si on ne se déplace pas, on regarde avec plaisir les autres se déplacer. Un autre de mes plaisirs est alors d’essayer de surprendre des bribes de conversations, non que j’en ai quelque chose à faire, mais parce qu’ainsi j’ai l’impression de connaître un peu mieux ces voisins de circonstances qui sont toujours de vrais inconnus.

Quand je suis à l’étranger, ce plaisir se double d’imagination car, ne comprenant pas ce qui se dit, n’entendant qu’une musique langagière je m’imagine, en fonction du lieu où elle se tient, des visages des interlocuteurs, de leurs mimiques, de leurs gestes, de leurs vêtements, des boissons qu’ils commandent, de leurs bijoux, montres ou téléphones portables quel peut-être le sujet de leur conversation. Je peux alors leur attribuer des conversations profondes, philosophiques, amoureuses, érotiques même ou dangereuses, mystérieuses, codées, intrigantes… Je crois ainsi parfois détecter des couples illégitimes, des gangsters, des agents secrets ou même, ici, à Palerme, des mafieux. Souvent même je prends des notes car pour chacun de mes voyages j’emporte un petit carnet. Celui de Palerme est à couverture noire. Une façon d’imaginer les récits que je n’écrirais pas, les films que je ne tournerais pas mais le seul fait de les imaginer est en soi un plaisir que je n’ai pas le droit de me refuser.

Mais au fur et à mesure que le temps passe, que mon oreille se forme aux façons particulières pour chaque langue de développer sa musique qui n’est jamais celle que l’on attendait car chaque territoire a ses accents propres, ses modulations propres et les siciliens populaires, par exemple, ont une curieuse habitude de presque faire disparaître la dernière syllabe de presque tous les mots et d’allonger l’avant dernière, au fur et à mesure donc, je finis par capter des mots, des fragments de phrases ce qui détruit en grande partie la possibilité d’imaginaire. Je le savais bien mais je préférais ne pas le savoir, je dois reconnaître en effet que la plupart de ces conversations sont des plus prosaïques : les repas à venir, les repas faits, le football, les enfants, la famille, la télévision, la politique. Parler pour parler. Parler sans contenu. Et c’est d’autant plus vrai qu’ici il semble normal que tout le monde parle en même temps comme si ce que chacun disait n’avait d’autre importance que de signaler sa présence au groupe. D’autant que les discussions siciliennes tiennent du langage des signes et les mains en disent autant que les mots. Aussi, comme partout ailleurs me semble-t-il actuellement, les inévitables iphones sont dans toutes les mains, s’imposent sans cesse dans le débat soit parce qu’ils sonnent soit parce que les messages reçus sont commentés à voix haute. À ma grande déception, je dois alors admettre que les hommes (femmes comprises bien sûr) ne sont rien d'autre que des fauvettes babillardes.