V_Palerme

 

Dimanche 8 novembre 2015

Aujourd’hui, le temps s’est remis en marche car jusque là, étant dans un monde sans vrais références, il m’était immobile : je pars dans deux jours et cette certitude m’est une douleur. Aussi je suis parti, sous un soleil éclatant, marcher au hasard dans la ville, m’éloignant vers des quartiers sans intérêt que je ne connaissais pas pour le seul fait de sentir encore un peu la chaleur douce du soleil d’automne et m’emplir de lumière car je ne me fais pas d’illusion sur le temps qu’il va faire à Paris. Ce n’est d’ailleurs pas la moindre des contradictions que la vieillesse me faire vivre. Moi qui ai fui toute ma vie la chaleur, quittant mon sud natal pour la Bretagne de mes ancêtres, me voici à quémander du soleil. Non pour la chaleur qui ne me convient toujours pas, mais pour la lumière. J’ai marché plus de huit kilomètres au large du centre sans chercher à trouver quoi que ce soit d’intéressant, simplement pour me gaver de l’atmosphère de cette ville où je n’ai pas vu le temps passer. Puis retour vers les foules familiales et dominicales du centre ville entièrement réservé aux piétons et vélos jusque vers 13 heures car alors elles se vident pour se remplir à nouveau vers dix huit heures. Nouvelle errance vers la mer qui me permet de tomber par hasard sur un assez beau marché aux puces Piazza Marina. Je marche puis vers quatorze-quinze heures je rentre à ce que je commence à considérer comme mon appartement. J’ai adopté le rythme palermitain, je ressortirai à dix huit heures.

À un certain moment de mes séjours, c’est toujours le même dilemme : s’installer ou partir . S’installer serait facile, les appartements ici se vendent autour de 1000 € le mètre carré mais, comme à Lisbonne ou à Séville, je sais que je m’enfermerais assez vite dans la même routine que je fuis. Partir, partir et repartir encore, pour rester vivant je n’ai plus d’autre choix. Mais chaque fois j’emporte avec moi, bien plus que des souvenirs artistiques et culturels, des ambiances, des odeurs, des sonorités, tout un tas de sensations physique, de petites choses et de moments difficiles à partager mais qui me constituent.

J’aurais dû parler de tout ça dans ce journal : des marchés, des nombreux produits que j’y ai découverts, de la nourriture, des restaurants, du culte paradoxal des corps qu’affirme la religion, des conversations et de leurs gestes, de l’ambiance dans les transports en commun, des toilettes dans les cafés, du rapport aux siciliens, des comportements des enfants, des dimanches, de la langue italienne, des façons dont la langue italienne diffère de la langue française dans ses découpages du monde, du rapport à la saleté, du vieux et du neuf, des têtes des adolescents terraisn d'expériences pour les coiffeurs, et de tant d’autres choses plus ou moins importantes encore. Mais je m’étais fixé une seule page par jour car sinon j’aurais dû passer mon temps à écrire. Or je n’accorde pas une telle importance à ces pages qu’elles doivent m’empêcher de vivre. Je ne prétends ni proposer un guide touristique, ni donner des leçons de vie, ni comparer des cultures, ce journal est un objet étrange qui n’a au fond d’autre fonction que de dire aux rares amis et parents qui le lisent épisodiquement, que je vais bien, que je suis encore vivant, que je trouve encore quelques joies dans ce monde. Donc je vais bien, je rentre triste, mais je vais bien.