V_Palerme

Mardi 27 octobre 2015

Ce matin le temps était splendide comme tous ces jours-ci, j’ai donc fait une longue promenade sur le bord de mer de Cefalù avant d’aller boire mon café lungo sur une terrasse. Je dois reconnaître que, dans cette situation, me manque un journal. J’ai un livre, je viens de finir « Le Jour de la Chouette de Leonardo Sciascia, de circonstance mais qui m’a un peu déçu ; j’attaque « Chroniques de l’Oiseau à Ressort » de Haruki Murakami… Mais qu’est-ce que je suis venu faire à Cefalù ? Bien sûr il y a le factuel que j’ai relaté : j’aurais dû être à Catane. Mais posons la question autrement : qu’est-ce qu’un homme comme moi, qui vit seul, passe son temps à jouer à cache-cache avec sa solitude, qui ne trouve un vrai confort que dans un effort physique sans illusion — piscine, vélo, marche — vient faire dans une ville comme Cefalù ? Non que j’ai détesté cette petite ville, au contraire, ce fut une étape relativement agréable : la montée à la Rocca, les 21 degrés à neuf heures du soir, les places et terrasses où les italiens (où sont les italiennes) discutent dans la douceur du soir, la beauté du site, le charme des découvertes multiples dans les rues de la vieille ville, les terrasses de café, les bancs où les vieillards s’agglutinent, etc. Mais qu’est-ce que je suis venu faire ici, qu’est-ce que je vais faire ailleurs, pourquoi est-ce que je m’installe à Lisbonne, Séville, Palerme, toutes villes autour du million d’habitants alors que, si j’en crois mes besoins physiques, pour épuiser la lourdeur de mes souvenirs, je devrais m’installer à Sion, Chamonix, Dinar, Pau, etc. Je crois le savoir, je dis que je le sais, et je ne le sais pas vraiment. Plus exactement je me persuade que je le sais tout en ayant conscience que je ne le sais pas. Mes besoins sont contradictoires. Rien d’original à cela. D’un côté je vis seul comme un homme perdu dans la forêt amazonienne, me repliant sous mes épines comme un hérisson dès que je perçois la moindre tentative d’approche ; d’un autre côté j’ai besoin de présence humaine mais… à distance. J’ai un profond besoin de sentir sans cesse que d’autres hommes et femmes existent, que ma solitude psychologique n’est pas une solitude biologique, d’éprouver sans cesse mon appartenance à une espèce qui respire, bouge, travaille, aime, parle, joue… Et pourtant je n’en ai besoin qu’à distance. Je sais que j’ai ainsi découragé quantité de tentatives d’amitié, d’affection et même d’amour ; si je suis seul c’est parce que j’ai consciemment construit ma solitude. Et que pourtant j’en souffre… Passons, je fais trop souvent dans mes journaux figure de vieux pleureur s’attendrissant sur sa condition. J’ai construit ma vie, je devrais l’assumer. Passons…

Dans le train retour de Cefalù, envahi par des étudiants, je suis en face de deux adolescentes, assez laides, grasses, boutonneuses qui ne cessent l’une de faire claquer des bulles de chewing-gum, l’autre de se bourrer de gélatines colorées. Elles parlent, fort. Je fais semblant de dormir pour écouter ce qu’elles disent et je ne comprends presque rien, quelques mots de-ci de-là. Pourtant j’ai l’impression de bien me débrouiller en italien — ce que disent mes interlocuteurs qui veulent sûrement me faire plaisir. Je crois en effet que j’ai atteint un palier ; Je me débrouille dans les circonstances ordinaires de l’existence pour lesquelles, quelle que soit la langue, on a besoin de 200 mots et d’une centaine d’expressions mais pour passer à un stade supérieur il faudrait que j’apprenne ou, tout au moins, que je m’efforce de lire de l’italien. Trop paresseux, je n’en ai pas envie. De plus suis-je sûr que je comprendrais mieux la conversation codée d’adolescentes françaises ?