V_Palerme

Vendredi 6 novembre 2015

Où tracer la frontière si délicate et toujours contestée entre bien être et mal être. Non entre bonheur et malheur qui sont des notions plus grossièrement évidentes mais entre le sentiment éthéré de ne plus avoir le goût à vivre et celui non moins léger de s’approcher de cet équilibre heureux qui rend la vie agréable? C’est la question que je me posais ce soir, vers 18 heures, buvant un verre de vin blanc sur la Piazza Sturzo et absorbant avec délice toute l’animation de ce lieu car, me rappelant ma lointaine enfance dans un quartier populaire d’une petite ville, elle me mettait à l’aise comme si j’avais toujours vécu là.

À partir de cinq six heures de l’après midi, alors que la nuit descend lentement et que les lumières des commerces s'allument, cette place s’anime en effet, les terrasses des cafés s’emplissent peu à peu d’hommes, les enfants occupent la place et la rue qui deviennent un seul espace sonore où se mêlent klaxons automobiles ou de scooters, explosion des pétards qui sont un des jouets préférés des enfants sans que personne n’y trouve à redire, appels des marchands de nourritures variées qui installent leurs étals et vantent leurs marchandises rivalisant avec les primeurs et les marchands de soutien gorge ou d’étuis pour téléphones portables. Toute une vie ce résonances et de timbres qui ne blesse pourtant pas l’oreille. Pas un moment de calme, le son domine avec une indéniable tonalité populaire car personne ne trouve à y redire, au contraire, et je dois avouer que cette cacophonie ou un son couvre toujours brièvement un autre n’est pas désagréable. Dominent toujours des fragments d’italien : arrosti e mangia, crie un homme à sa petite fille à laquelle il vient d’apporter une barquette de frites, Anna, Anna hurle une mère qui ne voit plus la sienne aussitôt rejointe par quelques commères qui commentant la situation chacune gérant les groupes d’enfants comme autant de troupeaux de moutons, hurlant d’un bout de la place à l’autre « dove Anna ? » des mots se mêlent dont je saisis quelques uns au passage : scusa, vienne, attimo, mangiate, Lulla, allora, bona serra, finito Tobi, te messa la, va be… et les hommes se saluent, s’interpellent en passant, les conversations interfèrent les unes sur les autres, les barquettes de frites se multiplient, chaque enfant a bientôt la sienne et les vélos, roses des petites filles avec chacun son panier, zigzaguent alentour, alors que les garçons sur leurs VTT tournent autour des palmiers en faisant, à deux par engin, les malins se mettant debout, ou faisant une roue arrière, se faufilant sans aucune précaution au milieu des voitures, ou d’autres acrobaties enfantines. Des mini-motos lancées à fond au milieu des voitures sont pilotées par des gamins de dix ou onze ans qui prennent des risques insensés dans une indifférence générale. D’autres gamins jouent au foot sur la place ou occupent un des nombreux baby foot que les bars ont installés à l’extérieur. Peu à peu les odeurs montent, se mêlent, se couvrent l’une l’autre. Celles des vapeurs d’essence, mais aussi bien entendu de la friture, mais aussi celles de poissons frits qu’un des marchands fait griller sur son grill mobile ou celle des saucisses qui y subissent le même sort pendant que des femmes, du haut de leurs balcons, par dessus les linges de toutes les couleurs qui sèchent et à partir desquels on peut lire la composition de la famille, appellent leurs gamins et descendent leurs paniers pour qu’ils aillent leur chercher tel ou tel produit. La vie, simplement la vie et cela me suffit.