Il est, me semble-t-il, un âge privilégié pour la mémoire, celui où l’on a suffisamment vécu pour avoir accumulé le souvenir de beaucoup de faits et événements juste avant celui, qui hélas menace tous les humains où le cerveau, ayant trop été sollicité peut-être, refuse de continuer à protéger cette énorme masse d’information qui nous a fait et commence à, progressivement, l’effacer.

Si mon corps le supporte et si mon cerveau garde encore quelques traces, je me demande ce que je pourrais, dans vingt ans, si un jour j’atteins l’âge symbolique de 100 ans, ce que je pourrais encore raconter de ce séjour à Stockholm, et tout particulièrement, en 2041, de cette journée particulière du 29 mai 2019 car lorsque je reviens vingt ans en arrière, en 1999, je me souviens de si peu de chose. Je sais que cette année là, à peu près à cette période là, j’étais en pleine période universitaire et me trouvais à Berlin invité par l’International Book Agency pour une conférence dont je n’ai plus aucune trace, sans doute perdue dans mes multiples changements d’ordinateurs et tout ce dont je me souviens, c’est du grand hôtel type Berlin Est au confort qui me parut alors tout à fait spartiate dans lequel j’étais logé assez près de l’avenue Unter den Linden et qui me rappelait le grand hôtel Ukraina où j’étais descendu plusieurs fois à Moscou et dont je garde en mémoire de multiples anecdotes. Mais ce n’est pas le lieu ici… En dehors de mes continuelles qi-qong-méditation-marches que je pratique depuis des années au hasard des rues des villes que j’ai traversées, en dehors de celles que j’ai pratiquées pendant ces quinze jours à Stockholm, que me restera-t-il ? Rien certainement. Je garderai une image globale, une impression visuelle d’ensemble, peut-être les deux vidéos minimalistes que j’avais alors réalisées sur les jeux de l’eau, du soleil, de la lumière et du vent avec les innombrables pétales de fleurs de je ne sais quel arbre qui tombent en ce moment en neige et du jeune chien qui s’efforce de les attraper au vol. Je le souhaiterais. Rien n’est moins sûr… Je ne vous parlerai pas alors de la musique insupportable du café où, ne pouvant m’installer au soleil sur un banc d’un des multiples parcs de la ville tant le vent était à ce moment-là polaire, je me suis installé pour finir de lire Mélusine devant mon double expresso quotidien. Mais je saurai peut-être parler de cette époque de catastrophes sonores où les passants parlent à voix haute dans les rues nous imposant leurs communications les plus intimes et où, envahissant les espaces publics, interdisant au cerveau attentif de capter des ambiances plus subtiles, une musique des plus élémentaires, une sorte de pulsation sonore continue me perturbe sans cesse. Ce sera bien peu, et ce sera certainement tout.

Aujourd’hui est mon avant-dernier jour à Stockholm, je ne ferai pas l’inventaire de mon séjour. J’ai essayé de remplir mon contrat pour mes amis et, comme moi, je suis sûr qu’il ne leur en restera rien si ce n’est l’essentiel, une manifestation d’amitié.