V_Palerme

 

Dimanche 1 novembre 2015

Cette nuit a été une nuit de tempête et comme je dors sous le toit de l’immeuble, vent violent et fortes rafales de pluie. J’aime bien tous ces bruits quand je suis à l’abri. Mais la journée a été sombre et fraîche : une vraie journée d’automne où le soleil se perd. Je n’ai donc rien fait — ou presque. En profiter pour parler des putti qui sont partout dans toutes les églises.

S’il y en a dans les églises sévillanes ou dans quelques unes de celles de Lisbonne, leur apparence ici est très différente. À Séville comme à Lisbonne, ils portent tous des ébauches d’ailes ce qui les place dans la catégorie très spécifique des angelots et d’ailleurs ils n’ont pas de sexe apparent, du moins à Séville, un voile pudique interdit d’en avoir une idée alors qu’à Lisbonne ils sont le plus souvent réduits à une tête portant des ailes. Dans les deux cas ils sont en couleurs ce qui leur donne un certain réalisme. À Lisbonne, les têtes s’agglutinent formant des masses nuageuses ; à Séville ils sont plus autonomes. À Palerme, rien de tout ça. D’abord ils sont sans couleur, souvent en stuc, parfois en marbre blanc et si quelques uns ont bien des ébauches d’ailes, la plupart n’en ont pas ce qui les place d’emblée dans la catégorie humaine. Un grand nombre de sexes bien visibles, quoique chastes, en fait sans doute aucun des garçonnets, en tous cas aucun ne montre de féminité, de gros poupons joufflus entre deux et trois ans qui s’ébattent sur les murs des églises comme d’autres dans des prairies. Leurs représentations sont très réalistes, car s’ils appartiennent tous à une même catégorie humaine, chacun de leur visage est bien spécifique. Ce pourraient être nos enfants bien nourris si n’était leurs regards vides et leur blancheur d’autant plus anormale que la plupart du temps elle s’oppose aux riches coloris des mosaïques de marbres colorés sur lesquelles ils jouent. Impossible de les décrire de façon générale car chacun de leurs corps occupe dans l’espace architectural où ils vont la plupart du temps par deux : certains s’agrippent à des crinières de lion colorés, d’autres s’enroulent dans des fresques élaborées, d’autres portent des vases et regardent ailleurs où volettent en tournoyant autour de statues de saints ou de saintes, soutiennent des tableaux ou des coquillages, jouent avec des oiseaux, des boucs, des dauphins ou des chiens, portent des guirlandent de fleurs, portent des corbeilles de fruits, s’étreignent, s’embrassent, s’enlacent, se disputent une grappe de raisin, semblent en admiration, en extase ou en prière devant un tableau, soutiennent leurs cadres ou s’y accrochent comme pour ne pas tomber, volettent en tous sens, jouent de divers instruments de musique, désignent tel ou tel personnage… Bref, ils sont l’animation des églises baroques, leur donnent de la vie, soulignent avec la souplesse extrême de leurs corps et de leurs attitudes la grande variété des broderies de marbre. Cette admiration singulière pour les corps à la blancheur innocente des enfants a pour pendant le culte de la mort : dans les mêmes églises se trouvent ainsi souvent des représentations très réalistes de saints ou de saintes mortes enfermées dans des cercueils de verre. Je n’y vois pas un paradoxe plutôt une réduction de la vie à ses deux extrêmes : la vie de l’homme n’a vraiment de sens que dans son innocente enfance qui, dans sa blancheur annonce déjà le futur cadavre, ou dans sa mort. Le reste du temps vécu ne compte pas.