• Selon mon habitude de touriste européen d’un certain âge, je parcours Madrid, comme les autres villes où j’ai séjourné précédemment, au millimètre. Je marche mais je n’avance pas vraiment car je m’efforce de tout absorber : la couleur des rues, la forme des bâtiments, une tâche de soleil particulièrement vive sur un coin d’immeuble au crépi jaune-orangé, la jeune femme qui promène ses deux lévriers afghans, les enfants qui jouent de l’eau d’une fontaine, le son des ambulances si semblable et si différent d’un pays à l’autre, l’atmosphères sonore des voix parlant dans la plupart des langues du monde et dont on ne perçoit que des bribes se superposant partiellement, créant un étrange canon linguistique, les boutiques pakistanaises, chinoises, indiennes dans certains quartiers comme celles des grandes enseignes dans le centre ville… Je vis la ville au rythme paisible de mon pas lent. Mais je peux marcher ainsi des heures traversant Madrid du Sud au Nord, de Lavapiès à la Gran Via, comme de l’Est à l’Ouest, du Palais Royal au Retiro. Bien que j’emprunte souvent des chemins de traverses, les nombreuses petites rues vides où il ne se passe rien, je ne me perds jamais. On ne peut pas se perdre dans Madrid où la ville, construite, du moins son centre car je n’ai guère encore fréquenté sa banlieue, sur une colline — raison pour laquelle ici, les vélos en accès libres sont tous électriques — avec une logique très largement parallélépipédique. Disons-le tout de suite, Madrid n’est pas une belle ville comme Londres, Paris, Rome, Séville, Vienne et d’autres encore. On n’y a pas — du moins n’en ai-je pas éprouvé — ces émotions d’architecture, ces vues d’ensemble parfois éblouissantes qui leurs valent ce qualificatif. Le seul lieu un peu remarquable est la fameuse place fermée construite par Felipe II, la Plaza Mayor, assez belle place certes où il fait bon venir prendre un verre en regardant l’animation incessante des promeneurs et des innombrables bateleurs essayant de gagner quelques pièces, mais la rigueur de son architecture, son côté systématique qui la rapprochent quelque peu d’une caserne, ternissent quelque peu son charme sans oublier la médiocrité absolue de ses restaurants à fuir absolument. Le Palais Royal lui-même n’a rien du charme bricolé que dégage le collage historique de ce qui fait Fontainebleau ou de la majesté absolue si bien mise en scène de Versailles. C’est un grand bâtiment, certes mais il lui manque ces jardins qui savent si bien humaniser la grandeur royale et ce n’est pas la monumentale cathédrale inesthétique qui lui fait face qui peut jouer ce rôle. Rien de tout cela ne justifierait un long séjour. Pourtant Madrid possède un charme réel, c’est celui de la vie. Dès que l’architecture le permet, dès qu’entre ses murs se libère un peu d’espace, se crée une place avec au moins un café et au moins une terrasse et ces innombrables terrasses sont animées jour et nuit au point qu’il est souvent difficile d’y trouver un siège libre : à l’ombre, pour se protéger de l’omnipotence du soleil, ça traîne, ça bavarde, ça joue, ça s’interpelle, ça consomme…  Plus qu’à visiter, Madrid est un espace à vivre.