Aujourd’hui le ciel est resté gros gris tout le jour et la pluie s’est parfois manifestée sans conviction, pas un seul rayon de soleil. Je suis parti à pied, entre sept et huit kilomètres, avec l’intention de traverser l’île de Djurgärden. Je dois avouer que je ne suis pas allé jusqu’au bout, jusqu’à la Thielska Galleriet qui renferme paraît-il des tableaux de Münch et je me suis arrêté au port de Waldemarsudde. Cette île est en fait presque entièrement vouée à la distraction, elle porte en effet treize musées — je n’en ai visité aucun — depuis celui de la police jusqu’à celui qui renferme le fameux navire Vasa en passant par le musée Abba et le musée Viking ; de plus elle a un énorme parc de manèges appelé le Tivoli comme à Vienne et une vaste zone, Scansen, contenant un zoo, un aquarium géant, un cirque, etc…. Il y a aussi un théâtre où se produisent de nombreux chanteurs et groupes de musique mondialement connus. Cependant tout cela est noyé dans la verdure et l’effet général est plutôt celui d’un vaste parc. On y trouve aussi une zone d’habitations d’apparence très luxueuse et il semblerait d’ailleurs que la famille royale possèderait plusieurs d’entre elles. Une promenade plutôt agréable donc qui aurait gagnée à être ensoleillée mais…

Je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi quelques rares amis semblent tenir à ce vague journal trop vite écrit où j’hésite sans cesse entre la guide touristique et les impressions personnelles calquées sur mes marches au millimètre de vieillard. Je n’y rapporte même pas de souvenirs qui pourraient leur révéler quelques aspects de mon passé, j’évite assez soigneusement les réflexions qui pourraient avoir quelque aspect philosophique et je me garde de formuler des opinions sur la Suède et les suédois car je pense que mes séjours, même si en quelques jours je me sens chez moi, ne reposent que sur des observations trop courtes pour me permettre de formuler des généralités ethnographiques. Dans ces séjours, et celui-ci ne fait pas exception, j’essaie simplement de vivre dans un présent absolu : ni avant, ni après. Aussi ce qui en rendrait le mieux compte, ce serait un tracé minute à minute de mes parcours de la ville. Je trouve souvent ainsi de l’intérêt à des choses qui ne peuvent en avoir pour personne d’autre : un couple qui se sourit, un enfant qui court dans un parc, un homme qui promène quatre chiens, un pigeon qui se pose sur la tête d’une statue, des touristes français qui ne se rendent pas compte que je comprends leurs échanges, le café ou la bouteille d’eau que je m’offre ici ou là, les mots que j'essaie de comprendre à partir de mes connaissances d'autres langues… La vie donc, mais ma vie, celle qui ne se partage pas, sans événement particulier, sans anecdotes qui la pimenterait. Ma vie pas à pas, à raz de sol… Et quand il y a une anecdote : la perte stupide de mes maillots, par exemple ou le fait que j’ai brisé un lacet d’une de mes chaussures en marchant ce qui m’a obligé à un difficile bricolage de fortune, il n’y a pas vraiment là matière à récit et je n’ai ni l’envie ni le talent de les transformer en un récit épique.

Mais bon, puisque vous l’avez voulu, je vous livre cette vie, faites-en bon usage.