V_Se_ville

Lundi 6 avril 2014

Ce matin, contrairement à l’habitude que j’avais prise (il suffit de peu de temps pour s’en créer et s’installer ainsi dans une routine rassurante), je n’ai pas été éveillé vers quatre heures du matin par mes voisins rentrant de leur feria, mais à sept heures par un violent orage. Je n’ose imaginer ce qu’auraient été les processions sous les cataractes que le ciel déverse sur la ville. Fut-il y voir un message : suffit de rire, il est temps de se remettre au travail ? Pas vraiment, à neuf heures la pluie s’arrête. Vers dix heures je décide de sortir, aller marcher dans la ville au hasard pour y prendre mes repères. mes aventures sont en effet modestes. Si, dans ma vie, je me suis trouvé dans des situations assez difficiles — coup d’état au Burkina Faso, assassinat d’Indira Ghandi en Inde et les émeutes qui l’ont suivi, égarement dans le désert du côté de Tamanrasset, tremblement de terre aux Philippines, guerre confessionnelle au Liban, favela de Mérida, agression à Canton, et même, le comble, une agression à Lille, etc…— que j’ai chaque fois vécues en étant pris au cœur des problèmes y risquant vraiment ma vie dans les effets collatéraux. Je me suis depuis bien assagi en ne me fixant plus que des aventures à ma portée. Il est vrai aussi que le monde, au lieu de devenir plus paisible, est devenu terriblement dangereux et que je ne pourrais plus aujourd’hui aller dans nombre de pays que j’ai autrefois visité. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, mes aventures sont plus sages, il s’agit simplement de changer de tempo : je marche dans les rues, ouvrant les yeux et les oreilles, répétant dans ma tête ce que je mettrai dans ce journal, faisant moisson de tout : la vue d’un patio ouvert, des céramiques publicitaires amusantes, quelques scène de rue, une petite place avec un oranger couvert de fruits… et, ce faisant j’apprivoise l’espace qui, en quelques jours va me devenir familier y repérant les places ombragées où je pourrai venir lire un journal sur un banc ou faire une sieste éclair. Ceux qui me connaissent, et parmi ce petit nombre, ceux qui lisent ce journal savent que j’ai besoin, tout en me réjouissant de l’étrangeté stimulante que représente un univers nouveau de quelques points fixes : un café où je sens à l’aise, et il n’en manque pas ici ; une librairie vendant des livres français ; un kiosque où, à l’occasion, je peux trouver Le Monde ou Libération. Après ma longue marche de plus de trois heures dans laquelle j’ai fait presque tout le tour de la vieille ville — je dirai un jour comment elle s’organise — j’ai réalisé ces premiers objectifs. Ainsi, tout en étant totalement ailleurs, je me sens capable de recréer un nouveau chez moi que je quitterai lorsque je me sentirai trop près de m’installer. À 14 heures, le soleil a définitivement triomphé.

À seize heures je repars. j’ai en effet trouvé une piscine ouverte — pendant la semaine sainte on ne nage que dans l’eau bénite —, vingt cinq mètres, donc pas l’idéal mais je saurai m’en contenter, Plaza Santa Juana au Nord Est dans la ville moderne, en face de la grande gare de chemin de fer. Elle n’est qu’à un quart d’heure à pied de là où je réside mais le trajet — moitié vieille ville, moitié ville nouvelle — n’est ni pittoresque ni spécialement agréable. Mais c’est la plus proche et elle est toute neuve.