Aucun pays au monde ne nous rappelle mieux que l’Italie que nous marchons sans cesse sur des cadavres : aucun pays au monde, à ma connaissance n’a autant de fouilles de tombes, de catacombes dans ses villes qui sont autant de villes souterraines parfois plus vastes que les villes réelles qui les surmontent comme celles de San Gennaro à Naples avec un parcours d’environ six kilomètres et celles San Gaudioso avec un de plus de deux kilomètres, ce qui représente des milliers de corps. Mais il y a aussi dans le Latium, la partie centrale de l’Italie, 50 autres catacombes dont certaines sont encore visitables, il y en a également en Sicile. Pompéi et Herculanum, également nous mettent devant cette évidence car quelques squelettes parmi ceux qui ont été trouvés y sont encore visibles plus ou moins surpris dans des poses étranges. Toutes n’ont certes pas la théâtralité des catacombes de Palerme où les corps sont desséchés et présentés dans leurs vêtements ce qui donne à leur rencontre une vision assez angoissante. Le catholicisme a beaucoup joué avec la représentation des corps morts, parfois avec excès comme dans la Capela dos ossos à Évora au Portugal où joue encore avec comme dans les fêtes traditionnelles mexicaines. Tout cela rappelle ce que nous savons tous mais que nous ne vivons pas avec la même intensité que dans ces villes, non le côté inexorable de la mort avec sa variante effrayante catholique car la mort peut, pour les élus, être un bon voyage et ses traces peuvent être bénéfiques comme le souligne le culte des reliques inséparable de la possibilité des églises ; alors même que, pour la plupart elle reste un danger sans fin. Ce que portent ces traces, c’est ce qu’enfant et jeune adolescent je recherchais sans en avoir vraiment conscience tout en étant irrésistiblement attiré par les ruines, dans les petits villages morts ou les fermes en ruine de ma Lozère natale, lieux où je revenais très souvent me promener et où j’aimais me promener seul. Ce que disent les ruines, les tombes et les cadavres c’est la force indestructible de la vie. Nous marchons sans cesse sur des cadavres, mais nous marchons. Ce qui a été démoli sert de matériau à ce qui vit, nous sommes des nécrophages heureux et cette nécrophagie fait la force de l’humanité. Si nous ne marchions pas sans fin sur des cadavres, nous n’avancerions pas car, contrairement à la doxa catholique, ces cadavres ne font en rien redouter la mort ou n’appellent en rien à une autre existence hypothétique mais, au contraire, nous apprennent à vivre avec intensité. Certes, nous disparaissons certes un jour, mais d’autres nous suivent, d’autres nous remplacent, des strates de corps s’accumulent au cours du temps et cette stratification est le triomphe de l’humanité. C’est ce que je décrivais lors de mon séjour à Rome : en marchant dans ces villes, en étant sans cesse confronté à des traces millénaires, s’installe, comme nulle part ailleurs, plus que comme un savoir — car bien sûr nous savons tous, nous avons tous appris ce qu’enseigne l’histoire —, comme une évidence, aussi naturelle que la respiration où la réalité des muscles qui fonctionnent, une évidence vitale la corporéité de l’histoire. Nous sommes tous, aussi modeste et solitaire que soit notre vie, des fragments d’histoire. Notre vie n’a d’autre sens que de s’inscrire dans sa trajectoire, d’être, en soi, un fragment d’histoire et, même si cela n'est pas toujours pleinement satisfaisant, elle a ainsi un sens.