Je fais des photos, en nombre, j’en ai des milliers sur mes divers disques durs. Je m’en sers souvent pour mes divers travaux mais, quand même, j’en ai beaucoup trop même si un grand nombre d’entre elles passent sur mon ordinateur en fond d’écran et stimulent ainsi constamment ma mémoire. J’ai aussi des milliers de photos antérieures au numérique dans divers cartons de mon grenier. Les dernières sont en général des amis, des connaissances et beaucoup, beaucoup, de la famille, des enfants et petits enfants surtout, comme tout le monde. J’en ai numérisé quelques unes mais j’ai bientôt abandonné car, d’une part beaucoup depuis qu’elles sont en couleurs, ont mal vieilli et, d’autre part, parce qu’un tel travail non créatif n’aurait de sens que si j’avais un projet précis or ce n’est pas le cas. Les secondes, depuis la facilité du numérique sont curieusement essentiellement des paysages, plus précisément des fragments de paysages, des choses insolites, des détails ou… ce qu’on appelle couramment des œuvres d’art. Cette démarche tend à être inflationniste, 422 photos pour Séville par exemple, 451 pour Lisbonne et c’est bien parti pour Naples. Je sais que je ne suis pas le seul à voir le nombre d’appareils photos, souvent ultra sophistiqués qui se promènent dans les rues alors que, parce que je le trouve tellement commode à transporter dans une poche, je n’utilise qu’un compact. Quand je vois quelque chose qui me semble intéressant (pour qui ?), j’ai envie de le photographier, il me semble ainsi capter l’esprit d’un lieu, d’une chose, d’une œuvre. Heureusement je fais souvent un tri avant de les conserver mais, quand même, à quoi ça sert tout ça puisque j’ai horreur, non seulement d’assister à des séances de visionnage mais, au moins tout autant, de les faire visionner à des amis ou des parents. Alors ? Est-ce la crainte de perdre la mémoire ou la constatation réaliste que je ne peux pas me souvenir de tout. Mais est-ce vraiment nécessaire de se souvenir de tout ? Est-ce si important pour l’être que cette orgies de choses vues, entendues, goûtées. Au fond, en prenant impulsivement des photos, j’évite de me poser réellement cette question de l’être. Pourtant n’est-elle pas essentielle ? On peut fuir dans la nourriture plus ou moins gastronomique, dans la boisson, dans n’importe quelle consommation, dans le prétexte de telle ou telle collection, dans la fuite en avant de l’action, dans la multiplication des rencontres, dans l’écriture, dans la création et dans tant d’autres choses mais avec au bout reste toujours cette lancinante question : à quoi ça sert tout ça ? À quoi ça me sert tout ça ? Je suis réellement athée et n’ai recours à aucune mystique, je ne peux donc trouver aucune réponse dans une quelconque extériorité. Aussi je marche, je marche, je marche, je marche dans Paris, je marche dans Vienne, je marche dans Séville, je marche, des heures et des heures poursuivant une réponse inaccessible. Et le temps, inexorable, me regarde marcher…