Mes amis disent que ma conception de l’art est trop exigeante. Je considère en effet — et j’ai développé ça dans mon vieux livre publié chez Hermès sur l’art numérique — qu’il n’y a véritablement art que lorsque l’objet présenté, qu’il soit visuel, sonore ou linguistique, provoque chez celui qui le perçoit un mécanisme que j’appelle de « sémiose », c’est-à-dire pour aller vite oblige son receveur à une réorganisation au moins partielle de ses réseaux sensibles. Sans cela il peut y avoir un effet esthétique mais qui reste somme toute assez superficiel.

Si je dis ça aujourd’hui, c’est d’une part que je suis allé au superbe musée Thyssen-Bornemiza où des chocs de ce genre ne sont pas rares, notamment dans leur extraordinaire collection d’œuvres datant environ d’entre 1870-1930. Bien sûr j’en connaissais la plupart mais leur force reste actuelle. Un très grand nombre de ces tableaux oblige à regarder le monde, les objets, les personnages, les sensations du monde autrement que selon ce que nos habitudes perceptives nous amènent à le faire. Il y a aussi bien sûr quantité de tableaux qui sont de beaux tableaux mais qui, personnellement ne me provoquent pas de tels chocs. Le Van Gogh des « Vessenots près d’Auvers » ou le dernier portrait de Lucian Freud, mais bien d’autres encore, sont de ceux-là. Le reste de la collection : primitifs, classiques, etc… m’a moins passionnée, si ce n’est un petit portrait de Goya, « Tio Paquete » et le Paradis du Tintoret, hélas mal exposé et peu visible dans son extraordinaire foisonnement. Comme Le Prado, il faudrait y revenir. Mais il y a trop d’art à Madrid., trop de musées, trop de fondations. Et c’est bien là où ma question se pose : faut-il aller voir le musée Sorolla qui est pour moi un bon peintre mais dont les images gentilles ne me bouleversent pas ? Fallait-il, comme je l’ai fait, passer du temps à la Casa Incendida, dont les propositions artistiques ne m’ont pas convaicu ou à la Tabacalera où le peu qui m’a intéressé était davantage de l’ordre de l’idée, du concept comme disent les néo-artistes, que de la sensation ? Je ne suis pas encore passé au Muséo d’Arte Contemporanéo, ni à l’Académie des Beaux Arts. Ne ferais-je pas mieux de retourner voir les Picasso du Reina Sofia ou au Prado explorer les nombreuses salles où je n’ai fait que passer. La question se pose sans cesse ici où il y a partout des murs peints, certains beaux mais ordinaires, d’autres très intéressants comme celui sur une place dont j’ai oublié le nom près de la calle Huertas ? Il y a partout des graffs, comme ailleurs allant de la pathétique signature pisse de chien marquant son passage à de véritables recherches et comment fonctionnent ces statues réalistes de bronze qui parsèment la ville et devant lesquelles se font photographier des dizaines de touristes ? Je ne peux pas, ici, être indifférent à cette question : qu’est-ce qui différencie la production et la création. Pourquoi ce foisonnement, ce fourmillement de propositions. DE quels manques sont-ils le signe ?