Lundi 2 avril 2016

Plus que six jours : je rentre dans cette phase un peu douloureuse de mes séjours où la dure réalité du « jamais plus » s’impose et où, du coup, je regarde toutes mes actions dans la ville d’un autre œil, plus nostalgique, plus hésitant entre la découverte et le regret de la perte d’autres découvertes. Il me faut alors faire comme un inventaire et un programme détaillé du peu de jours à venir : est-ce que je vais retourner au Prater, est-ce que je vais aller voir la villa Hermes construite pour Sissi, est-ce que je vais visiter le Hofburg ou le grand Kunsthistorisches Museum, ou la crypte des capucine… et je réalise que je n’ai plus le temps à moins de me livrer à une course qui ne me convient pas. Je sais bien entendu, comme tout le monde, que toute seconde de toute vie humaine est irréversible. Mais, pour vivre, nous devons faire en sorte de l’oublier d’où notamment l’importance des divertissements. Cependant ce n’est ici pas tout à fait la même chose car le terme est fixé et c’est moi seul qui l’ait fixé. Peut-être est-ce pour cela que j’ai éprouvé le besoin de retourner au Prater, pour me confirmer dans toutes ces roues constituant les divers manèges qui tournent toujours et s’arrêtent, et recommencent à tourner, comme une métaphore mécanique de ce que chaque jour représente pour moi, un mouvement rythmé par un nombre infini d’arrêts et de départs.

Ce matin j’ai tranché alors que le ciel était en grande perplexité avec la pluie au bord des lèvres, j’ai décidé d’aller voir dans la banlieue les Hof, les bâtiments construits pour les ouvriers par de grands architectes viennois des années 1920-30. Il y en a encore beaucoup, tous construits sur les mêmes principes, de vastes bâtiments fermés sur un cour où se trouve un jardin et des espaces de jeux pour enfants avec souvent un jardin d’enfant interne et la proximité d’une école. Cela n’a rien de rare aujourd’hui, mais, à l’époque c’était révolutionnaire et ils sont constamment tenus en bon état et habités par des familles plutôt populaires : le Reumannhof, le Liebknecthof, le Karl-Marx Hof, etc… Pensez qu’entre 1923 et 1934, il a été construits dans 348 hofs, 61.175 logements… Pas mal. Du coup j’ai pas mal marché en petite banlieue et, rentré à pied au centre, je suis allé boire mon habituelle bouteille d’eau minérale au café préféré d’Elfriede, le Tyroleshof. C’est un vieux café tout près du café Mozart mais à l’atmosphère bien différente car, depuis cinquante — ou plus—  il n’a dû changer ni le mobilier ni les garçons. il propose de très nombreux journaux en allemand ou en anglais et on voit les habitués qui prennent leur temps pour lire.

En fin d’après midi, le ciel s’est décidé, il pleut doucement mais il pleut. J’ai décidé d’aller manger quelque par Am Hof, une des places du centre de Vienne où j’ai repéré une Gasthaus. Je connais maintenant assez la cuisine viennoise, c’est une cuisine aimable, simple, parfois un peu lourde plutôt à base de viandes bouillies — mis à part la trop célèbre Wienerschnitzel qui n’est qu’une escalope de veau fine et panée — mais qui se laisse gentiment manger. Bien sûr il n’y a pas vraiment d’imagination et même les très réputés gâteaux viennois n’ont pas, pour moi, le raffinement de la pâtisserie française. De trop grosses portions, trop de crèmes, trop sucrés, même la Sachertorte m’a déçu. Seuls leurs Appflestrudel me conviennent car il n’y a pratiquement que de la pomme cuite et de la cannelle. C’est simple, bon, sans plus. Mais c’est déjà ça.