V_Palerme

Vendredi 23 octobre 2015

En deux jours, l’automne s’est vraiment installée et avec lui la fraîcheur. plus question de sortir sans veste. Ça ne m’étonne pas, ayant vécu longtemps en Algérie, je sais qu’on ne vit pas au sud dans un été perpétuel. De plus, d’après la météo, ça ne devrait pas s’arranger jusqu’à la fin de mon séjour. Je ferai avec…

Je voulais voir le Pälazzo Reale. Mais ce sont les vacances françaises et leurs incidences se font bien sentir ici, on entend parler français partout et beaucoup de familles avec enfant, trop de queue à la billetterie. Je verrai plus tard… D’autant que je ne fais au fond toutes ces visites que par une espèce de conscience intello qui me dit qu’il y a des choses « à voir ». Mais j’ai déjà tellement vu de ces choses « à voir » dans le monde que j’ai complètement oublié et dont il ne me reste des traces que dans mes photographies. Et encore, bien souvent quand je les regarde ou quand je veux les utiliser, comme je les documente peu, je ne sais même plus exactement de quoi il s’agit. D’où peut-être cette frénésie hystérique de photographie qui me prend lorsque je visite quelque chose comme si je savais par avance qu’une heure après ma visite j’aurai presque tout oublié et qu’il me faut donc compenser ces pertes, le temps perdu à ces visites, en gardant pour moi, pour autrui, le plus de preuves possibles. Or il y a tellement de photographies dans des livres, sur Internet que cet acte devient de plus en plus inutile. Si je tape « Palazzo reale Palermo » sur Internet, me sont proposées des centaine de photos souvent bien supérieures aux miennes ou selon des angles que je ne pourrai voir. Je le sais mais ça ne change rien : je photographie. J’en suis, au bout de 14 jours à 465 photos de la Sicile, n’est-ce pas absurde ?

Lorsque je repense à mes multiples voyages à travers le monde, ce ne sont pas en effet ces documents qui sont restés dans ma mémoire comme si, les archivant, mon cerveau n’avait plus à s’en soucier mais ce sont des moments non photographiables où non seulement la vue mais tous les autres sens étaient sollicités. Prenant une photographie, je ne ressens aucune odeur, mes muscles n’éprouvent rien, mes sensations sont neutres, seule ma vue est sollicitée, et encore de façon technique : essayer plusieurs cadrages, tester plusieurs réglages de mon appareil, utiliser ou non le zoom. Pendant ces instants-là, je suis un objet technique dont il ne reste plus rien sitôt la photographie prise. Or mes souvenirs les plus forts sont de toute autre nature : je n’oublierai jamais telle après-midi chaude passée à l’ombre à regarder le Tage ou les singes qui m’agressent dans une université en Inde ou l’effort extrême à grimper au plus vite les pentes du volcan d’Ischia ou le goût de mon premier pilaf à Samarcande ou, à Boukhara, la soirée d’été passée sur un lit-estrade au-dessus de l’eau au « labi khaus » à discuter poésie avec des amis ouzbeks ou cette après-midi de marchandage dans un faubourg de Boukhara pour acheter des livres cachés sous une treille de vigne ou les moments de rêverie au milieu des monuments de Palmyre, bien d’autres encore… Pourtant, de tout cela je n’ai aucune photographie mais je ressens encore les goûts, les odeurs, la température, la sueur parfois, la fatigue même car c’est le corps entier qui participait, le corps qui imposait ses sensations à tous les circuits mémoriels de mon cerveau. Le vrai souvenir dépasse la description intellectuelle, il est une façon de revivre.