V_Palerme

Jeudi 15 octobre 2015

Ils sont là accrochés aux murs comme des trophées de chasse ou soigneusement rangés das des boîtes ou sans boîte sur des étagères. Ils sont si calme, là depuis si longtemps que le temps ne signifie plus rien pour eux. Ils n’attendent même pas, ils n’attendent rien, ils sont là, des centaines, dans leurs vêtements plus ou moins défraîchis, plus ou moins sales. Ils ne s’en soucient pas, ne peuvent plus s’en soucier. Ils sont scientifiquement étiquetés, rangés par catégories sociales : les prêtres, les moines, les dignitaires de l’église, évêques, archevêques dans leurs ors et leur pourpre, les professionnels, les femmes, les enfants. Ils sont ce futur que nous ne voulons pas voir car bien que leur présence soit forte, il y a en eux comme de l’irréel. on hésite entre la collection de marrionnette et le musée d’entomologie car chacun a son étiquette avec son nom, sa profession, sa date de décés. La petite Rosalia Lombardo, morte à deux ans le six décembre 1920 dort dans son long sommeil paisible avec son nœud coquet de satin jaune, ses cheveux blonds si bien coiffés, emmitouflée jusqu’au menton dans ce qui pourrait être un drap de satin marron veillée à distance par l’ancêtre, le frate Silvestro de Gobbio, moine dans sa robe de bure, les mains fines croisées sagement sur son ventre, premier à avoir été inhumé dans ces catacombes le 16 octobre 1599. Tandis que plus loin, une femme accrochée au mur semble bien serrée dans son corps de dentelle faire quelques reproches à son mari penaud dans son habit bourgeois de velours vert. Aucune de leurs attitudes ne sont semblables comme s’ils voulaient encore, dans leur mort, affirmer leurs identités. Et en cela ils sont humains et, en cela, s’ils nous émeuvent ils ne nous effraient pas car ils rappellent ce qu’ils ont été, ce que nous sommes et ce que nous serons un jour, loin d’eux. Un tel dans son vêtement brodé, malgré sa peau tendue et desséchée, semble encore nous parler tandis que tel autre, visage tendu vers le ciel, bouche ouverte sur un cri qui ne peut plus venir lance un cri de reproche que nous ne sommes plus capables d’entendre, un autre encore, un prêtre ou un évêque regarde l’infini avec une intensité désespérante, essayant de nous avertir avec force de quelques choses à quoi il ne s’attendait pas. D’autres, voisins, semblent chanter à l’unisson, tête baissée comme dans une forme de recueillement. Et les enfants si attendrissants par leur petite taille, leurs habits de  dentelle et leurs visages si bien conservé sous une chevelure intacte. On ne se lasse pas de les contempler car, morts, ils offrent aux vivants un spectacle vivant de leurs morts. On n’ose penser qu’il y a là une mise en scène volontaire. On n’ose penser que tout cela n’est que prétexte à faire des dévots car ce serait leur ôter leur humanité : ils forment une communauté humaine particulière, si particulière, mais pourtant humaine, si humaine. Ils sont. Pour toujours, muets, endormis, ils sont. Comment ne pas songer à François Villon :

 

Frères humains qui après nous vivez

N'ayez les cœurs contre nous endurcis

Dieu est-il en colère contre mes paroles ? Cette nuit, à quatre heures, un très violent orage et fortes pluies jusque vers sept heures. Heureusement, ensuite, le soleil habituel s'était réinstallé dès midi.