V_Lisbonne

7 avril 2014

Un ami me fait remarquer que les photos de mon album sont étrangement vides de personnages. Évidemment personne ne m’a jamais fait cette remarque pour mes photos de la Forêt de Fontainebleau, pourtant… Amour de la solitude… Amour de la solitude… Peut-être mais ça ne suffit pas.

Il y a plusieurs raisons à cela, d’abord je fuis les lieux fréquentés et il est certain que dans les petites rues de l’Alfama, de la Moureira où sur les plages brumeuses de Caiscais il n’y a pas grand monde ; ensuite, détestant les queues et les attroupements, quand je vais, moi aussi, « faire du tourisme » c’est aux heures où il n’y a personne comme ce matin, à neuf heures à l’ouverture du Castelo San Joan, profitant ainsi, pour moi seul du soleil qui perce la pollution lisboète et des jardins où je peux rôder en écoutant le chant des oiseaux et les cris des paons ; enfin, et surtout, je crois que pour bien photographier les inconnus, il faut les regarder — peut-être même les aimer — je ne fais ni l’un ni l’autre : je ne les regarde pas parce que, comme je le disais un peu vite hier, je traverse leur monde comme s’ils étaient des zombies, des êtres mus par des désirs qui ne sont pas les miens : consommer de la « culture » le plus vite possible, le plus possible, se précipiter d’un point à l’autre sans pendre le temps de le perdre tout en le perdant ainsi irrémédiablement. Je les vois, bien sûr, je devrais dire que je les entraperçois, et je ne me cogne jamais à eux, je saisis leurs bribes de paroles dans à peu près toutes les langues du monde, mais je ne les écoute pas. Ils sont là, dans leur monde, moi dans le mien et par suite, lorsque je photographie des lieux « avec des gens » — j’en ai fait quelques unes pour cet ami qui verra ainsi que Lisbonne est plein de foules — je les trouve mauvaises et ne les conserve que très rarement. Les seules personnes que j’aimerais photographier, le mendiant et ses quatre petits chiens sur son vélo, celui, âgé, barbu, un peu tordu aussi qui chante une espèces de mélopée incompréhensible à la porte du Castelo, la mendiante qui de l’antre qu’elle s’est aménagée dans l’ouverture d’un commerce abandonné nourrit un troupeau de pigeons, le cireur de soulier qui a fait briller mes chaussures comme si elles étaient précieuses, que j’aimerais photographier parce qu’ils me touchent et que je voudrais fixer ces moments, garder, dans l’image, mon sentiment de ces moments, ceux-là, je ne peux pas les photographier car il faudrait que je leur demande leur permission, car je n’ai pas envie de voler leur image à l’improviste et qu’il faudrait, pire encore, acheter leur image, c’est-à-dire les inciter à poser. Ceux qui me connaissent savent combien je fais de photos de mon ombre, à pied ou à vélo, combien je fais aussi d’autoportraits où mon image se font, parfois jusqu’à être imperceptible, dans le décor. D’une certaine façon, c’est bien traduire le même sentiment car j’imagine que, si je vois les autres comme des zombies, eux ne peuvent me percevoir comme une ombre : nos mondes ne communiquent qu’à peine.

Une semaine déjà, il ne m’en reste plus que six. C’est si peu. Je vais préparer mon bacalhau com batatas.