V_Lisbonne

12 mai 2014

Lisbonne est une ville photogénique : soleil, couleurs, eau, ombres… J’ai, pour l’instant, conservé quatre cent photos de mon séjour à Lisbonne. Chaque jour j’en prends un peu moins, mais quand même… Comme, ce que font maintenant la plupart des gens, j’en ai en fait pris des milliers car je ne conserve que celles qui me paraissent présenter quelque intérêt. Et je me demande maintenant à quoi sert tout ça ? Je ne suis pas photographe, donc je ne les exposerai pas ; je n’en ferai pas un album, pourquoi, pour qui ? Je n’en ferai pas une soirée au cercle du quatrième âge de Fontainebleau que je ne fréquente pas… pas encore… Je n’imposerai un diorama ni à ma famille ni à mes amis car, personnellement, j’ai horreur qu’on m’impose ce genre de « séance conviviale ». Donc, question fondamentale, pourquoi est-ce que ne résiste pas au plaisir de prendre une photo suivie ensuite de la longue séance quotidienne de tri et de choix ? Je ne suis pas le seul et, j’ai vu, par exemple sur Googlemap que l’arbre central du petit square Don Pedro V a été photographié plus de cent fois ; imaginez ce qu’il doit en être des petits tramways jaunes ? Presque chaque touriste, enfants compris, arbore ici, fièrement, pendouillant sur son bas-ventre comme un deuxième sexe pour les hommes et comme un sexe mâle pour les femmes, des instruments aux objectifs impressionnants qui leurs permettent, dans un rapport quasi érotique, de s’emparer d’un moment du réel. Mon appareil est bien plus discret car je tiens à ce qu’il tienne dans la poche de mon jean. Je ne l’arbore que rarement, je fais attention à ne pas prendre des gens à l’improviste, je suis un prédateur moral. Mais je suis quand même un prédateur. Je ne crois pas pourtant que ce soit cet aspect-là qui domine dans mon impulsion à photographier. Bien sûr, j’utilise quelques photos, ici ou là, sur mes blogs, mais comme ces dernières doivent obéir à des règles autres que touristiques, l’usage de la plupart n’en sera pas possible.

Qu’est-ce qui me pousse à photographier ? Le souvenir ? Les souvenirs les plus solides sont ceux que l’on conserve en mémoire et qui se ravivent au hasard d’événements variés. De plus, je ne regarde jamais mes anciennes photos. J’ai, chez moi, des caisses entières de photos dont les couleurs peu à peu s’effacent dans le désintérêt le plus total. Il y a l’instantané de l’émotion bien sûr, un espèce d’instinct qui voudrait fixer définitivement ce qui ne peut être qu’éphémère. Mais je sais bien combien c’est illusoire, la vie ne se laisse jamais arrêter et il faudrait avoir la sagesse de la prendre comme telle, accepter que chaque moment, à l’instant même où il est vécu, soit irréversiblement passé. Impossible de se repasser deux fois le film. Le désir de construire, de façon facile, une image qui, même si ce n’est que faiblement, relève de la création artistique ? J’aimerais bien le croire mais je sais aussi que l’art n’existe que dans l’échange et que, pour que cet échange ait lieu, il faut construire ce que l’on appelle parfois un peu vite, un « travail d’artiste ». Je n’ai jamais bâti ma vie sur un tel fantasme, je ne prends pas les postures qu’il faut, et ne fais pas les affirmations qu’il faudrait… Alors ?

Je ne sais pas mais je continue à photographier : trente mille photographies sur une clé USB 8 GB, un nombre incalculable sur mon disque 1,5 téraoctets, évitent de se poser sérieusement la question.